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BEDEVILLED
2010
RÉALISATION: Chul soo-Yang
SCÉNARIO: Kwang-young Choi
AVEC: Yeong-hie Seo, Seong-won Ji, Min-ho Hwang, Min Je et Ji-eun-i Lee
Dans les dernières semaines, j’ai fait la critique (disponible ici) du film sud coréen I Saw the Devil. Ce dernier m’a fermement impressionné, étant définitivement des plus aboutis sur la majeure partie de ses aspects. Je n’hésite d’ailleurs aucunement à vous tordre un bras pour que vous alliez à sa rencontre. De ce fait, peu de choses me préparaient à ce que la Corée enchaîne coup sur coup I Saw the Devil avec ce qui est sans doute l’un des meilleurs efforts asiatiques que j’ai vus à ce jour : Bedevilled.
Hae-won est une superbe femme qui vient de franchir le cap de la trentaine et travaille dans une banque à Séoul. Malheureusement pour elle, son quotidien paisible sera perturbé lorsque la police la forcera contre son gré à venir identifier de jeunes voyous qu’elle a vus tabasser une prostituée. Troublée, les événements la pousseront à prendre des vacances sur une petite île dans laquelle vivaient jadis ses grands-parents. Elle y retrouve d’ailleurs Bok-nam, une amie qu’elle n’avait pas revue depuis sa jeunesse. Si Hae-won passe de son côté du bon temps, il devient évident que Bok-nam vit une existence horrible. Sans cesse humiliée, violée par les hommes, forcée au travail et molestée par son mari, cette dernière supplie Hae-won de les emmener elle et sa fille sur le continent puisqu’elle a remarqué depuis peu que son époux se rapproche beaucoup trop intimement de l’enfant… Malheureusement, Hae-won préfère rester dans cette non-implication qui lui est toute propre, ce qui vaudra à la situation de rapidement prendre des propensions cauchemardesques…
À peu de choses près, Bedevilled aurait aisément pu figurer parmi ces gemmes cinématographiques orientales oubliées qui ne paraissent jamais chez nous. Ce qui a sorti l’Europe et l’Amérique de son marasme à l’égard de ce film, suscitant l’intérêt de certaines compagnies de distribution, c’est notamment le Grand prix qui lui a récemment été décerné dans le cadre de l’édition 2011 du Festival international du film fantastique de Gérardmer. Dans les dernières années, plusieurs longs métrages que j’ai adorés (The Orphanage, Let The Right One In) sont eux-mêmes sortis du festival avec cette ultime récompense entre les mains, et cela a donc provoqué mon propre désir de voir ce Bedevilled. Je ne sais pas si ce dernier possède ce qu’il faut pour être le grand vainqueur d’un festival fantastique, mais il est en revanche très simple de comprendre pourquoi il aura marqué le jury.
Clairement, je n’avais en démarrant ce film aucunement pris la mesure de ce que je m’apprêtais à regarder. Bedevilled est un drame excessivement poignant, bénéficiant d’un scénario à la fois accrocheur et stupéfiant. Pour vous donner une idée, figurez-vous un Deliver Us from Evil (êtes-vous en train de me dire que vous ne l’avez pas encore vu?) exotique qui troquerait la xénophobie ambiante pour un féminisme assidu. Rarement on aura d’ailleurs vu une histoire aussi engagée en ce sens dans notre genre de prédilection, surpassant haut la main l’Antichrist de Lars Von Trier par un propos franc qui s’oppose au projet métaphorique et tourmenté du réalisateur danois. Pour revenir à notre film, celui-ci est donc très critique. Il s’insère de manière brillante, à l’aide d’un personnage que l’on aurait cru être le principal mais qui ne situe en fait qu’aux deux extrémités de la boucle narrative, dans le quotidien d’une femme méprisée et exploitée de ses pairs, qui ne rêve que d’évasion. Le film est toujours très bien mis en scène et fait preuve d’un esthétisme irréprochable et séduisant.
Yeong-hie Seo, l’actrice que l’on croit d’abord à tort être notre protagoniste principal, livre une très bonne performance. Son personnage vise à mettre en évidence les profondes divergences sociales agitant encore aujourd’hui la Corée : de la femme de Séoul pâle, mince, extrêmement individualiste et anonyme à celle d’un milieu rural fermé, rodée par le travail perpétuel et le mépris mais en revanche encore humaine, toujours habitée par l’espoir. Par cette amitié placée quelque part au centre de son scénario, Bedevilled positionne ces deux mentalités contradictoires l’une devant l’autre, les enlaçant à un moment seulement pour les dissocier plus violemment par la suite. À-travers tout cela, le film incarne un message très politisé au sexe féminin, un message qui s’universalise grâce à l’écriture brillante du scénariste Kwang-young Choi. Sortir de l’ombre, s’affirmer, prendre les armes, fendre le stoïcisme. De belles morales, certaines m’évoquant même parfois le puissant The Girl Next Door. Et face à notre Yeong-hie Seo, il y a celle qui fait réellement toute l’ampleur du film, soit Seong-won Ji. L’actrice est magistralement investie, subissant avec courage et obstination jusqu’à une explosion finale littéralement ravageuse.
Le dernier tiers de Bedevilled fait preuve de beaucoup de violence. Celle-ci est sauvage, réaliste et même par moments très sanglante. Vais-je recommander Bedevilled pour cela? Non, car cette violence n’est pas assez présente pour satisfaire quelqu’un qui a « subi » le restant du film en attendant cette partie-ci. Ne vous détrompez pas, cette dernière demi-heure est haute en rebondissements et prend les airs d’un hybride slasher/survival. La folie et l’hystérie sont palpables, pour notre plus grand plaisir. Mais ce dernier droit demeure aussi excessivement émotif et incarne une culminance à tout ce qui a été éprouvé auparavant. Bedevilled nécessite donc du spectateur une vraie implication émotionnelle. Le film est parfaitement capable de vous fournir celle-ci, mais il reste à voir si c’est le genre de métrage que vous souhaitez visionner. Bedevilled est surtout un grand drame, compte comme l’un de ces films « d’horreur sociale ».
Il ne s’agit donc certainement pas d’un projet qui va contenter 100% des lecteurs de cette critique. Ceux qui cherchent ici un Friday the 13th coréen se sont trompés de porte. Ils devraient revenir sur leurs pas et se dénicher Dream Home, un slasher récent made in Hong Kong. Bedevilled est une analyse sociale très forte de sa société d’origine, un film bénéfique pour la cause féministe de ces régions du monde et un projet artistiquement bâti d’une telle façon qu’il en deviendra fascinant et ravageur pour le spectateur.
Vous aurez été avertis. À présent, je peux vous faire sans complexes mes plus chaudes recommandations. Car ce film est tout simplement magnifique.



• Kim Bok-nam salinsageonui jeonmal (Titre original/Corée du Sud)
• Blood Island (titre alternatif)


• The Girl Next Door (2007) • Deliver Us From Evil (2009)
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