A BELL FROM HELL

1973

RÉALISATION: Claudio Guerin Hill
SCÉNARIO: Santiago Moncada
AVEC: Renaud Verley, Viveca Lindfors, Alfredo Mayo, Maribel Martin, Nuria Gimeno, Christina von Blanc

«You punish me too hard» - John

A Bell From Hell est l’un de ces titres que vous risquez de croiser si vous fouillez assez longtemps dans les ouvrages et les sites internet dédiés aux films de genre européens. Toutefois, la majorité des amateurs d’horreur ignorent l’existence de cette production franco-espagnole. À la lumière de notre visionnement, il nous apparait urgent de réparer cette injustice.

John, un jeune homme interné dans un hôpital psychiatrique suite au suicide de sa mère, vient tout juste d’être libéré sous probation. Il est temporairement hébergé à la demeure de sa tante où habitent également ses trois jolies cousines. Mais pour des raisons nébuleuses, John prépare un plan de vengeance contre ses hôtes. La folie de John au moment de son internement était-elle véritable ou serait-ce plutôt son traitement qui l’a rendu si avide de cruauté?

Si A Bell From Hell n’est pas plus connu de l’ensemble des amateurs de cinéma d’horreur, c’est peut-être parce qu’il échappe à être classée dans un sous-genre spécifique. Certes, on y retrouve ici et là des éléments fantastiques, telle cette épaisse brume accompagnant les trois cousines lorsqu’on les aperçoit pour la première fois. La réalisation de Claudio Guerin Hill laisse aussi planer l’ambiguïté en offrant souvent une perspective trompeuse et décalée par rapport à la réalité. Tout en demeurant relativement sobre, sa mise en scène apporte une touche surréaliste qui rend la réception du récit d’autant plus déstabilisante. D’un autre côté, A Bell From Hell penche vers le film d’angoisse psychologique, John étant possiblement la cible d’une machination. Enfin, puisque le héros du film est un psychopathe insolite, on pourrait encore ranger A Bell From Hell près des films dans la veine de Peeping Tom, The Collector ou The Abominable Dr. Phibes. Ainsi, à l’instar de ces films, le maniaque en question n’est pas seulement dépeint comme un horrible individu. Il s’avère même attachant à plus d’une occasion. Voilà qui résume grossièrement à quoi ressemble ce film qui peut d’ailleurs rappeler certains gialli de l’époque par sa facture esthétique recherchée, ses personnages typés (la vieille en fauteuil roulant, le prêtre, le petit groupe de villageois vicieux…) et son intrigue alambiquée. Assez les descriptifs, entrons maintenant dans le vif du sujet.

Hormis quelques brefs moments d’humour noir qui prêtent à sourire après coup – il faut voir les « tours » abracadabrants que John orchestre pour manipuler les autres –, A Bell From Hell est enveloppé d’un climat austère qui le rend des plus inquiétant. Le court passage de John dans un abattoir dès sa sortie de l’institut psychiatrique donne le ton d’emblée. La froideur calculée avec laquelle le jeune homme apprend à achever les bêtes lui servira de modèle pour l’exécution de son plan. Derrière son regard brillant (on croirait un renard!), John cache un ardent désir de perversion. Il prendra un malin plaisir à tenter de séduire ses cousines – les deux plus jeunes particulièrement –, elles qui, durant sa longue absence, ont eu le temps de gagner quelques courbes. Une tension sexuelle est palpable dès leurs retrouvailles et John ne tardera pas à vouloir favoriser les rapprochements. Fort heureusement, A Bell From Hell propose un traitement plutôt fin par rapport à ces potentielles liaisons litigieuses. À son grand avantage, Guerin Hill ne recourt pas à de l’érotisme racoleur, chose à laquelle on aurait pu s’attendre d’une production semblable. A Bell From Hell présente bel et bien des scènes d’une sensualité évocatrice – les magnifiques décors aux accents gothiques et les costumes aidant –, mais c’est avant tout la fragilité psychologique des personnages qui en demeure le centre d’intérêt. Guerin Hill, en évitant de tomber dans le piège de la provocation ou de l’exploitation, permet donc à son film de conserver ses aspirations plus sérieuses, voire philosophiques.

Le scénario de Santiago Montada – qui a notamment co-écrit Hatchet for the Honeymoon avec Mario Bava – est d’une richesse et d’une complexité qui donnent la liberté au cinéaste espagnol de miser sur d’autres ressources que le gore et la nudité. A Bell From Hell suggère beaucoup plus qu’il montre. C’est de cette manière qu’il nous maintient dans le malaise et l’incertitude. La véritable histoire de John – sa vie avant qu’il ne soit placé en institut – et ses réelles intentions demeurent donc obscures jusqu’à la toute fin. Le traitement réservé à la thématique du souvenir au sein du film est spécialement réussi. Guerin Hill fait habile usage de tout ce qui est rattaché au passé – ritournelle enfantine, photos, enregistrements sonores, film – pour nous faire entrer dans l’univers de John et nous fournir des pistes pour reconstituer les secrets de sa famille. Placé au côté de John sauf à de rares exceptions, le spectateur est tiraillé entre la nostalgie et le sentiment de profonde frustration qui habite le personnage. À vrai dire, John apparait dès le départ d’une étonnante lucidité, au point où l’on se demande s’il n’a pas avant tout été victime des propres limites du milieu bourgeois dans lequel on l’a obligé à se conformer.

Cette ambivalence par rapport au personnage donne un poids dramatique supplémentaire au long métrage et constitue l’une de ses grandes forces. Le film devient alors une réflexion poétique sur la nature de l’homme et sur les rapports de domination inhérents à la vie en communauté. En tenant compte de la réalité sociale de l’époque, A Bell From Hell peut certainement être perçu comme véhiculant une critique envers le général Franco et sa dictature. Guerin Hill semble y remettre en doute le bien-fondé d’un strict contrôle des moeurs par l’État et pointer du doigt l’Église catholique par le fait même. À cet effet, la cloche mentionnée dans le titre occupe une position hautement symbolique. Que Claudio Guerin Hill soit décédé la dernière journée du tournage de son film, et ce, en tombant accidentellement du dit clocher, ne fait qu’ajouter une couche d’ironie et de mystère à un film déjà très énigmatique en soi.

Malgré tous nos éloges, on doit souligner qu’A Bell From Hell souffre de quelques imperfections qui n’en facilitent pas l’approche. Puisque le montage n’a pas été supervisé par le réalisateur, le film peut paraître inachevé à certains endroits. La compréhension de l’intrigue peut également donner du fil à retordre au spectateur, le récit comportant plusieurs détails qui ne sont pas évidents à remarquer lors du premier visionnement. Néanmoins, Guerin Hill affiche de réelles ambitions derrière la caméra et on sent qu’il avait une vision claire de ce qu’il voulait créer comme univers. Sa réalisation s’approche parfois de celle de Mario Bava et il ne serait pas surprenant qu’un certain Dario Argento se soit inspiré d’une de ses idées – dans la dernière scène du film spécifiquement – pour son giallo Deep Red. La performance des acteurs est une autre des nombreuses raisons pour lesquelles le film vaut le détour. Dans le rôle de John, Renaud Verley n’offre rien de moins qu’une prestation inoubliable.

A Bell From Hell n’est pas un film très attrayant au premier abord, mais tout amateur d’horreur ouvert d’esprit se doit d’essayer ce petit bijou mal poli qui réserve son lot de surprises. S’il y a quelque chose à retenir de cet étrange film, c’est peut-être celle-ci. Le fantastique dans A Bell From Hell n’est rien d’autre que la maîtrise des apparences, le façonnement de la perception d’autrui. C’est un fantastique utile et avantageux. Cela, John le comprend parfaitement et c’est ce qu’il met en application à travers ses canulars. L’idée pour dominer, c’est de faire croire, de faire impression, d’instaurer la peur dans l’esprit de l’autre, peu importe les moyens, aussi déloyaux soient-ils. A Bell From Hell est une oeuvre d’une violence percutante comme on en voit trop rarement. Avec ce deuxième long métrage en carrière, Claudio Guerin Hill démontre qu’il aurait pu aspirer à devenir une figure marquante du cinéma d’horreur si son destin ne s’était pas achevé prématurément.

  • Maxime Duguay

  • • La campana del infierno (titre original)
    • The Bells (titre alternatif)
    • La cloche de l’enfer (titre français)

     

    • The Collector (1965)
    • Cannibal Man (1972)

     

     
     


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