Beyond The Black Rainbow

BEYOND THE BLACK RAINBOW

2011

RÉALISATION: Panos Cosmatos
SCÉNARIO: Panos Cosmatos
AVEC: Michael Rogers, Eva Allan, Scott Hylands, Marilyn Norry

Plus jeune, vous avez peut-être fantasmé à l’idée de visionner un film qui vous était inaccessible ou qu’on vous interdisait fermement. Observant longuement la pochette d’une VHS de la section horreur, par exemple, vous vous inventiez tout un monde qui, au fond, était souvent loin de correspondre à l’oeuvre que vous teniez entre les mains. Ces images et ces sons, qui siégeaient uniquement dans votre esprit, vous les chérissiez parfois à un degré obsessif. Dans bien des cas, cette version temporaire et hypothétique du film a été effacée au profit du véritable film – généralement moins impressionnant – une fois celui-ci découvert. D’autres fois, l’empreinte de cette représentation fictive s’est superposée à celle du vrai film pour ne laisser qu’un seul souvenir flou. Ou, n’ayant jamais eu la chance de confronter votre imaginaire à la réalité, ce pseudo film a été conservé pratiquement intact au sein de votre mémoire. Beyond the Black Rainbow, premier long métrage du Canadien Panos Cosmatos, se propose comme un hommage à tous ces films de genre nourris par nos fabulations.

1983. À l’intérieur de l’institut de haute technologie Arboria est enfermée Elena, une frêle jeune fille maintenue en captivité par un docteur tyran du nom de Barry Nyle. L’esprit d’Elena s’atrophie, celle-ci étant soumise à un programme mis au point en ce gigantesque complexe. Séance après séance de thérapies expérimentales écrasantes, la jeune devient de plus en plus amorphe. Si elle désire un jour trouver une porte de sortie à cette existence aliénante, elle devra parcourir les recoins de cette mystérieuse base scientifique, et ce, sans se faire épingler par le redoutable docteur au sombre dessein.

Spécifions-le d’emblée, Beyond the Black Rainbow est une expérience cinématographique telle qu’on en rencontre très rarement. Une sorte de bassin révélateur. Une fois plongé dedans, notre contact avec le monde extérieur s’estompe temporairement. Lors de sa projection au festival Fantasia, dès le commencement, on pouvait observer plusieurs personnes dans les rangées devant nous se frotter les yeux comme pour combattre le sommeil. Normalement, ce serait le signe d’un film dangereusement ennuyeux. Mais ici, le constat ne se tire pas aussi facilement. En effet, il semble que la plupart des spectateurs tenaient surtout à s’accrocher au film. À la fois fascinés par ce qui se présentait à eux, mais ne pouvant non plus esquiver le dur effet apaisant qui l’accompagnait, ils essayaient de rester sur la mince ligne qui sépare l’éveil de la voie des rêves. On contrôle difficilement son entrée et sa sortie de l’univers de Beyond the Black Rainbow. Il s’agit avant tout d’une atmosphère qui sert de tremplin pour nous catapulter dans un état d’esprit autre. La qualité de votre voyage dépendra nécessairement de votre capacité à ranger au placard, durant 80 minutes, votre idée de ce que signifie un « vrai » film pour accepter de vous livrer à une expérience non conventionnelle.

Si Beyond the Black Rainbow peut sans contredit être qualifié d’original, l’influence de plusieurs oeuvres de science-fiction plane toutefois sur lui – on pense notamment à Logan’s Run (1976), Tron (1982) et, évidemment, l’incontournable 2001: A Space Odyssey (1968). Mais Cosmatos mise moins sur l’accumulation de clins d’oeil qu’il ne recrée une certaine tendance esthétique disparue en réunissant quelques-uns des éléments les plus singuliers de ces films. De par cette relecture, la démarche adoptée par le cinéaste s’apparente à celle d’Hélène Cattet et Bruno Forzani dans leur récent Amer, qui eux, se penchaient plutôt sur un aspect précis du giallo pour le scruter à la loupe – au point de le déformer légèrement – et ensuite le développer jusqu’à son épuisement. Le film partage aussi le côté expérimental de ce néo giallo. Cependant, contrairement à ce dernier, Beyond the Black Rainbow ne repose ni sur un montage frénétique ni un bombardement sensoriel. Il se veut semblable dans la mesure où c’est avant tout l’élaboration d’un concept visuel et sonore riche qui l’emporte sur le développement du contenu proprement narratif.

Il faut le souligner, Beyond the Black Rainbow est lent dans tous les sens du terme. Cosmatos affectionne l’utilisation du gros plan et du très gros plan en gardant sa caméra fixe le plus souvent. Si celle-ci bouge, c’est avec une lenteur extrême, de manière à ce qu’on oublie totalement sa présence matérielle. Les cadrages sont rigides, la durée des plans s’étire éternellement. Les personnages, eux, se meuvent comme au ralenti, presque figés dans l’espace. Par l’entremise d’un montage au rythme hypnotisant, Cosmatos nous conditionne à subir un traitement semblable à celui de son héroïne. Le film est fondé sur la répétition, le retour continuel à la phase initiale. Disposant d’un budget visiblement limité pour mener un projet de cette envergure, Cosmatos démontre une assurance inébranlable à la réalisation. Le cinéaste déploie devant nos yeux un univers parfaitement structuré ou chaque élément semble essentiel à l’organisation d’un tout cohérent. Jamais on ne remet en doute la crédibilité de l’institut médicale. Le lieu à l’aspect géométrique appuyé parait contenir un air tellement aseptisé qu’il en devient accablant. La photographie du film, surexposée et granuleuse, demeure très contrastée et procure aux décors et aux objets une froideur séduisante. La composition de chaque image est scrupuleusement soignée et révèle une quantité infinie de détails. Un véritable délice pour l’oeil. Enfin, la trame sonore, une succession de vagues ondulantes provenant d’un synthétiseur à l’ancienne, fait délicatement vibrer nos tympans pour nous envelopper d’une nostalgie douce-amère typique des années 80.

Pour les amateurs d’horreur, sachez que Beyond the Black Rainbow risque également de vous soutier quelques frissons. Cosmatos nous entraine parfois dans des délires visuels si inédits qu’ils nous frappent d’étrangeté (on n’est d’ailleurs toujours pas revenu de la scène où l’on assiste à la métamorphose d’un individu s’immergeant dans un liquide huileux). L’oeuvre contient aussi son lot de moments réellement angoissants. Le passage où le docteur se lance à la poursuite d’Elena à travers l’institut marque particulièrement. Le tout donne l’impression de prendre part à un rêve ou à un jeu vidéo. Mise en situation. Vous êtes gravement affaibli, vos fonctions sont limitées et c’est là que le boss du niveau se décide de vous talonner sans relâche. Vous essayez d’user de stratégie, de repérer des raccourcis pour semer cette saleté de monstre qui peut surgir à tout instant. Mais à force d’être sur le qui-vive et de lui échapper de justesse à chaque nouveau virage, l’exercice devient vertigineux et épuisant. Le sentiment de déjà-vu éprouvé lors de cette séquence nous pétrifie, rien de moins.

Comme le fantasme se transpose d’habitude plutôt mal dans la réalité, Beyond the Black Rainbow comporte quelques facettes sur lesquelles on garde certaines réserves. Cosmatos veut raconter une histoire tout en l’entrecoupant de longs segments de facture plus expérimentale. Ainsi, l’intrigue, très simple à suivre en théorie, nous jette tôt dans une confusion dont on ne se relèvera jamais. Les dialogues, malgré qu’ils occupent peu de place (Elena pour sa part ne prononce jamais un mot), sont livrés végétativement. On doit alors se concentrer au maximum pour retenir ce qui s’y énonce et ne pas s’enfoncer dans ses propres rêveries. Bien entendu, on devine l’intention du réalisateur de brouiller nos repères, de ne jamais nous offrir de confort. Mais on est en droit de se demander si Cosmatos aurait pu rendre son intrigue un peu plus compréhensible sans pour autant trop affecter les propriétés sédatives de l’ensemble.

Beyond the Black Rainbow est donc destiné à un public assez particulier. Celui qui affectionne non seulement le cinéma de genre, mais aussi le cinéma d’auteur plus contemplatif, proche de l’essai purement esthétique. Selon nous, le seul fait que Beyond the Black Rainbow ait vu le jour tient du miracle et on ne peut que se montrer admiratif envers Panos Cosmatos d’avoir su concrétiser ses visions. Une oeuvre qui devrait être projetée au plafond alors qu’on est couché sur le dos dans une grande pièce dont le plancher est recouvert d’un énorme matelas d’eau. À faire jouer en boucle jusqu’à ce qu’une élévation à un autre niveau s’en suive…

  • Maxime Duguay

  • Inferno (1980)
    Altered States (1980)

     

     
     


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