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BLACK SWAN 2010
RÉALISATION: Darren Aronofsky
SCÉNARIO: Andres Heinz, John J. McLaughlin et Mark Heyman
AVEC: Nathalie Portman, Vincent Cassel, Mila Kunis, Barbara Hershey et Winona Ryder
Chaque année, j’écume le grand nombre de films qui nous sont proposés à vous et à moi dans l’objectif, légitime je le crois, de débusquer la perle rare. Et à cette année 2010, à cette cuvée Horreur-Web que j’aurai personnellement trouvé bien palpitante et diversifiée, elle manquait à l’appel. J’avais beau courir dans tous les sens, regarder vers tous les horizons, elle n’était pas là. Piteux, j’allais fermer le rideau sur une année où aucun coup de foudre véritable et profond ne s’était produit pour moi. L’avez-vous déjà éprouvé, ce coup de foudre dont je parle ? Cette attraction absolue que peut exercer une œuvre de fiction sur l’esprit humain ? La puissance émotionnelle qui vous ballotte dans tous les sens, comme si vous n’étiez plus qu’une vulgaire poupée de chiffon exposée à des forces intarissables ? Le tiraillement d’un générique qui ramène trop rapidement à votre propre et fade existence ? Ce sentiment, ressenti face à l’art sous n’importe quelle forme, n’en est pas un qui se vend à rabais. Ce sentiment ne nait qu’en présence de ce que l’on caractériserait, à court de mots, de chef-d’œuvre.
Je ne peux pas parler en le nom de tous et je ne pourrai jamais le faire, mais 2010, cette année diabolique aux voies impénétrables, m’a offert ma propre perle rare quelques instants seulement avant le standing ovation. Black Swan est un pur joyau de cinéma et son réalisateur, un Tchaïkovski contemporain.
À New York, Nina Sayers vit littéralement pour le ballet. Avec l’arrivée de la saison d’hiver, Thomas, le directeur artistique de sa troupe, désire recréer à sa manière le classique Lac des cygnes et recrutera à cette occasion une toute nouvelle danseuse-étoile pour substituer à son ancienne vedette. Nina y voit une occasion de sortir des rôles secondaires et de plonger sous les feux de la rampe. Malheureusement, le dit rôle nécessite d’incarner deux personnalités extrêmement opposées, le cygne blanc et le cygne noir. Si Nina a acquis au fil du temps une technique à toute épreuve et une grâce exacerbée par sa fragilité, deux fondements du cygne blanc, elle n’arrive pas à obtenir d’elle-même le lâcher-prise voulu par Thomas pour la part plus sombre du personnage. S’ensuivra une exploration de ce côté de sa personne, marquée par l’obsession naturelle de la ballerine pour son art. Ultimement, son acharnement la mènera à la rencontre d’une sexualité jusque là refoulée ainsi qu’à de profonds délires hallucinatoires qui brouilleront son discernement et la feront aboutir à des extrêmes que je vous laisse le soin de découvrir.
Certes, l’histoire de base, celle d’une sportive qui va au-delà de ses limites personnelles pour toucher à l’excellence, est usée à la corde. Mais si Black Swan n’était que cela, il n’aurait même pas de raison de figurer sur le site ci-présent ! Ce qui est le plus intéressant, c’est toute la souffrance psychologique éprouvée par une femme pour atteindre cette finalité, souffrance qui prendra l’aspect d’une profonde psychose, illustrée par des séquences elles-mêmes largement influencées par le cinéma d’horreur. Le cinéaste Darren Aronofsky (Requiem for a Dream, The Fountain) ramène d’abord le public à des concepts semblables à ceux de son dernier film en date, The Wrestler. Nina nous est présentée comme une jeune fille très fragile, au caractère timide et quelque peu enfantin. Elle est gérée par une mère inconstante ainsi que contrôlante et évolue dans un milieu difficile où le moindre signe de faiblesse attire les vautours. Une grande part du génie de Black Swan provient d’ailleurs de Nathalie Portman, actrice qui s’investit comme on ne l’a jamais vue le faire auparavant. Nina oscille entre des états extrêmement contradictoires et il faut une actrice plus que talentueuse pour le rendre avec autant de brio que Portman. Son personnage séduit, passionne. Elle est d’ailleurs appuyée par plusieurs acteurs extrêmement bien dirigés, comme Barbara Hershey en mère castrante, Vincent Cassel en directeur exigeant et Mila Kunis comme un alter ego à la fois chaleureux et inquiétant.
Un film dans lequel le ballet prend une place prédominante n’aurait d’ailleurs pu se faire avec autant de grâce sans une direction d’acteurs qui n’aspire à rien de moins que la perfection. Les diverses chorégraphies crées pour l’occasion sont admirables, recréant avec efficacité un langage du corps exceptionnel et qui tiendra littéralement guise de dialogue alternatif dans certaines scènes. La danse, qui vous l’aurez deviné ne cède pas sa place dans Black Swan, est à la fois très intérieure et expressive. Le film se base sur une trame sonore crée par le comparse de toujours du réalisateur, Clint Mansell. Mansell s’est imposé dans les dernières années comme l’un des meilleurs compositeurs au monde, et il fait ici honneur à sa réputation avec des créations qui épousent en tout temps le ballet émotionnel et visuel qu’est Black Swan. Visuel, car jamais la réalisation d’Aronofsky n’en démord. Faisant le choix intéressant du 16 mm, il fera souvent virevolter sa caméra de manière étourdissante, au gré de la musique. On soulignera un montage exemplaire, particulièrement dans la présentation des chorégraphies.
Au fur et à mesure du développement de son histoire, Black Swan s’enfonce dans une spirale de folie terriblement bien imaginée et rendue à l’écran par Aronofsky. En entrevue, le réalisateur avait identifié le Repulsion de Polanski comme une influence importante, et les amateurs devraient percevoir cela dans le produit fini. À l’atteinte d’un certain palier du scénario, Portman fera penser à Catherine Deneuve il y a près de 50 ans. Cette sexualité qui flirte avec la folie ramène non seulement à Polanski, mais à divers grands giallos, notamment le récent et acclamé Amer. Le sexe conserve ici cette connotation sanglante qu’en avait le gialli et représente aussi le mariage avec une part plus sombre de soi. À-travers le développement de ses obsessions, on observe la fragile Nina s’échouer lentement. Sa vie deviendra elle-même une forme d’immense ballet tragique, comme le prouvent plusieurs moments forts du scénario, appuyés par cette sublime et entêtante trame musicale.
L’idée de suivre uniquement la vision de la réalité qu’a le personnage de Nina rend particulièrement vulnérable le spectateur, qui en vient à douter de tout ce qu’il voit. Aronofsky illustre d’ailleurs brillamment le contraste entre ce que Nina perçoit et ce qui se déroule réellement grâce à plusieurs éléments bien placés dans sa réalisation sans taches, comme certaines utilisations géniales de miroirs. Ce que Nina voit se fait insistant, troublant, violent… Se transformant même ultimement en mutations physiques fortes, symboliques et très bien rendues à l’écran. Le ballet final, apothéose d’une demi-heure onirique sans temps morts, est une scène qui tire un nombre exceptionnel d’émotions divergentes au spectateur conciliant. Au moment où Black Swan tire son propre rideau, il est plus fort que jamais. Il laisse dans une salle moite bon nombre de spectateurs silencieux, écrasés par ce qu’ils viennent de traverser.
Définitivement, Black Swan est un film d’une puissance incomparable, qui ne possède pas de failles. Dans les mois à venir, vous le verrez non seulement probablement figurer dans les Tops 10 personnels de plusieurs membres de ce site, mais aussi sur la liste très restreinte du prochain gala des prestigieux Oscars. À mon sens, il le mérite amplement. Black Swan est un récit excessivement fort et émouvant, rendu tel quel par des artisans de toutes les sphères, amoureux de ce projet incroyable et qui s’y donnèrent tous corps et âmes. N’en résulte rien de moins que la perle rare tant attendue de 2010.
S’il y a un film à voir au cinéma en ce temps des fêtes…



• Le Cygne noir (titre français)


• Repulsion (1965)
• Amer (2009)
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