FEAR ME NOT

2008

RÉALISATION: Kristian Levring
SCÉNARIO: Kristian Levring et Anders Thomas Jensen
AVEC: Ulrich Thomsen, Paprika Steen, Emma Sehested Hoeg, Lars Brygmann et Stine Stengade

Est-ce que les cinéastes danois, après avoir défini un nouveau style de cinéma épuré et sans artifice avec leur manifeste Dogme 95 (Festen, Mifune, The Idiots, The King is Alive, Italian for Beginers), ont décidé de créer une nouvelle vague de films d’horreur? Coup sur coup, deux signataires du célèbre manifeste nous surprennent avec la sortie d’un film à saveur horrifique : Lars Von Trier avec Antichrist (bientôt sur nos écrans) et Kristian Levring avec Fear Me Not. Ce dernier nous livre un film captivant qui parvient à nous faire peur ou du moins créer une tension intense chez le spectateur sans l’utilisation d’une seule goutte de sang ni monstres ni spectres ou autres effets spéciaux.

Fear Me Not (Den Du Frygter en danois), c'est l'histoire de Mikael, un quadragénaire en pleine crise existentielle qui a décidé de prendre congé de son travail pour quelque temps et ainsi faire le point sur sa vie en tant que mari de Sigrid et père de Selma, une adolescente tout ce qu'il y a de plus normal. Fear Me Not, c'est, avant tout, l'étude de la transformation psychologique de Mikael qui, pour enfin avoir quelque chose à cacher à sa femme, accepte de devenir cobaye pour l'essai d'un nouvel anti-dépresseur. Se sentant mieux que jamais grâce à ces pilules, Mikael continuera de les prendre même après que les tests sur le produit soient abandonnés par la compagnie pharmaceutique suite à des troubles graves du comportement observés chez certains sujets. À partir de là, le père de famille ordinaire, enfin libre, nous montrera petit à petit le côté sombre de sa conscience.

Kristian Levring et Anders Thomas Jensen (co-scénariste d'Antichrist et réalisateur de l'excellente comédie noire The Green Butchers) ont écrit un thriller psychologique d'une efficacité et d'un réalisme désarmants. Au début, par sa lenteur et sa thématique (un homme sans travail qui perd son temps) le film peut faire penser à L'Emploi Du Temps de Laurent Cantet, mais bien vite, Fear Me Not prend une tout autre tangente. Petit à petit, un élément à la fois, on observe le personnage principal se transformer: il se met à mentir, être voyeur, pervers, violent et même à torturer mentalement sa femme. Plus le film avance, plus une tension immense se dégage de l'histoire; on est sur le qui-vive à se demander jusqu'où Mikael sera capable d'aller ou quand est-ce qu'il craquera et fera un carnage. À partir de la scène où ce père de famille ordinaire, en voiture avec une jeune auto-stoppeuse, demande à cette dernière de lui montrer ses seins, l'atmosphère du film devient lourde et très sombre; il y a un malaise car on s'était attaché au personnage et soudainement on le voit commettre des actions répréhensibles.

La réalisation est impeccable: rarement a-t-on la chance de voir un film aussi intense avec des images autant léchées, des couleurs monochromes qui représentent l'état d'esprit du personnage (on passe du bleu au gris) et des scènes extérieures d'une grande beauté. Les mouvements de caméra sont très lents, comme l'action du film, des zoom-in et des travelling-avant tout en douceur qui permettent au spectateur de s'approcher progressivement de Mikael et presque entrer dans sa tête. Par contre, les cadrages où les personnages sont toujours dans les coins nous émerveillent au départ mais deviennent vite lassant car trop utilisés. Selon moi, la voix-off qui nous récite des extraits du journal intime de Mikael alourdit le film parce que tout dans le long-métrage tend à nous démontrer la métamorphose du protagoniste: autant les changements de couleurs, de décors, de climats, de cadrages; on a donc pas besoin d'explications supplémentaires. Rarement a-t-on la chance de voir un film aussi intense avec si peu d'action.

Ce qui fait toute la différence avec Fear Me Not, c'est le jeu de l'acteur Ulrich Thomsen; il tient littéralement le film sur ses épaules. Oui l'histoire est bien construite, mais confiez le rôle principal à Ben Affleck et le film perd toute sa grandeur et son intensité. Thomsen réussit à rendre son personnage crédible malgré les faiblesses du scénario en ce qui à trait aux motivations qui poussent Mikael à franchir la barrière entre normalité et folie. Jamais il ne surjoue, il arrive à passer du personnage en crise d'identité sympathique au tueur en série potentiel sans fausse note. Une des meilleures performances d'acteurs que j'ai pu observer dans les dernières années.

À la fin du visionnement, on se demande toujours s'il s'agissait d'un film d'horreur (il n'y a pas eu de sang ni de mort) et pourtant on est resté cloué à notre siège avec une étrange sensation sous la peau. Fear Me Not nous démontre qu'il ne suffit pas de grand chose pour faire basculer l'esprit humain vers l'horreur et qu'on n'a pas besoin d'effets spéciaux pour créer un film qui joue avec nos nerfs. Il s'agit d'un excellent hors-d'oeuvre en attendant la sortie d'Antichrist.

  • Dominic Gagné

  • Den Du Frygter (titre original/Danemark)


     

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