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IN THE MOUTH OF MADNESS
1994
RÉALISATION: John Carpenter
SCÉNARIO: Michael De Luca
AVEC: Sam Neill, Julie Carmen, Jürgen Prochnow, David Warner et John Glover
Revenu d’entre les morts, le cinéaste John Carpenter met fin à dix ans de famine pour ses fans avec un long métrage mystérieux se déroulant dans un asile psychiatrique, The Ward. S’il provenait de pratiquement n’importe quel autre réalisateur de films d’horreur, on pourrait être tentés de douter d’un tel projet. Mais pas pour Big John! Comment émettre de quelconques réserves lorsqu’il y a dix-sept ans à peine, il nous livrait l’un des films les plus ambitieux et réussis à avoir jamais traité de thèmes connexes?
John Trent pratique le métier d’enquêteur pour une compagnie d’assurances. Son boulot est ainsi de vérifier la véracité des demandes qui sont faites à sa firme. Un jour, il est chargé de travailler sur la réclamation d’une compagnie d’édition de New York, Arcane Publishing. Celle-ci vient d’essuyer la disparition de son écrivain le plus reconnu, Sutter Cane. Cane en était au dernier volet d’une saga d’horreur immensément populaire (il ferait passer le travail de Stephen King pour de la petite bière) et Arcane veut maintenant se voir rembourser ses pertes si l’auteur ne devait pas réapparaître. Trent se lance ainsi sur ses traces en compagnie de Linda Styles, la jolie éditrice de Cane. Bien vite, ses pistes le mèneront à Hobb’s End, un petit village… Qui n’existe aucunement dans la réalité mais bien seulement dans la mythologie littéraire de Cane. En parcourant l’endroit, notre enquêteur constatera que plusieurs des personnages du romancier y vivent… Et sera bientôt aspiré dans une spirale de folie où l’irrationnel prendra lentement le pas sur son esprit.
En 1995, John Carpenter concluait ce qu’il appelle lui-même sa « Trilogie de l’Apocalypse », constituée par The Thing, Prince of Darkness ainsi que notre principal intéressé, In the Mouth of Madness. Ce dernier est probablement le projet le plus ambitieux en carrière du réalisateur d’Halloween. Le film est d’une maitrise sans bornes. Dès le départ, le scénario intrigue et prend au ventre. Certains événements inquiètent le spectateur, tout semble proposer que nous sommes sur le point de basculer dans une horreur des plus totales. Des émeutes violentes, un tueur à la hache, des rêves angoissants… De plus en plus mystérieuse et bizarre, l’évolution de l’histoire mènera vers un point où le spectateur vivra carrément en direct la rupture d’un esprit dit « rationnel ». À quoi imputer celle-ci? Le personnage de Trent est-il complètement fou, comme pourrait le laisser entendre la première scène, dans un hôpital psychiatrique? Ou au contraire, ce qui lui arrive est-il le véritable sort réservé à l’humanité?
Dans cette volonté de faire douter de la santé mentale du protagoniste, dans cette illustration du Mal avec un grand M, dans toutes ces références subtiles, In the Mouth of Madness se veut une histoire complètement originale qui rend tout de même un grand hommage à H.P. Lovecraft, l’un des écrivains d’horreur les plus respectés en littérature. Là où Stuart Gordon préfère les adaptations littérales du célèbre auteur, c’est pourtant ce film (In the Mouth of Madness, n’est-ce pas là un clin d’œil à At the Mountains of Madness?) qui lui fait le plus d’honneurs et qui prouve que l’œuvre de Lovecraft peut être brillamment transsubstantié pour le septième art, si seulement ceux qui y travaillent possèdent un génie créatif similaire à celui de l’auteur américain (et rares sont ceux qui peuvent y prétendre).
En effet, In the Mouth of Madness visite les affres mêmes de la folie avec une imagination et une qualité de mise en scène hors normes. Pour ce qui est du côté technique de son film, Carpenter s’entoure de la crème de ses anciens collaborateurs (montage, photographie, SFX). Ainsi, cet aspect sera considérablement réussi. Il n’y a qu’à penser à la fameuse bande sonore, qui reste en tête même après avoir terminé le film! Aux effets spéciaux, on retrouve les deux grands maîtres que sont Robert Kurtzman et Gregory Nicoreto. C’est d’ailleurs de ce côté qu’In the Mouth of Madness procure une de ses plus belles surprises. Des effets gores, des créatures horribles par moments dignes héritières de The Thing, des lieux à l’étrangeté marquée…
Bien franchement, on a l’impression avec ce film d’être plongés au cœur d’une succession de cauchemars affreux desquels on ne peut plus sortir. Au contraire, on s’y enfonce de plus en plus, comme dans des sables mouvants qui étoufferont bientôt le public. L’absence de repères de progression parvient à piéger l’esprit du spectateur quelque part dans cet affreux labyrinthe. On revient sans cesse aux mêmes endroits, les transitions sont sèches et éveillent le doute… Seraient-elles hallucinées? La ville d’Hobb’s End est à rendre fou n’importe qui, alors que son imagerie monstrueuse est d’un onirisme morbide. Pensons notamment à la fameuse scène sur l’autoroute ou encore à celle lors de laquelle Trent tente sans succès de quitter le village! La finale, magistrale, laisse une foule de questionnements en suspens. In the Mouth of Madness est un labyrinthe de folie excessivement tortueux et construit avec une habileté incroyable. Ce film suscite une forme aigue d’angoisse. Délectable.
Le fait d’engager Sam Neill pour qu’il revête le rôle principal de ce film est aussi un choix hautement judicieux. Non seulement celui-ci bénéficiait d’un bon rayonnement car il venait d’incarner le personnage d’Alan Grant dans le Jurassic Park de Steven Spielberg, mais on avait pu le voir 13 ans plus tôt dans un rôle qui le prédestinait à être d’In the Mouth of Madness, c’est-à-dire celui de Mark dans le Possession d’Andrzej Zulawski, film traitant sur la folie durant lequel les acteurs ont été poussés à l’extrême pour livrer des performances criantes. Chez Carpenter, Neill est toujours très convaincant et naturel dans sa manière d’être et de réagir face à des choses impensables. Sa crédibilité est sans failles. Il acte ce rôle très difficile comme un poisson dans l’eau! À ses côtés, Julie Carmen (Fright Night II) personnifie Linda avec charisme et Jürgen Prochnow apparaît comme un antagoniste dantesque. La présence de Charlton Heston, si mineure soit-elle, est de son côté fortement appréciée!
Je ne sais pas si je suis le seul, mais j’ai toujours trouvé que l’expansion de la folie dans un esprit était une idée immatérielle extrêmement difficile à retransmettre adéquatement à un spectateur au cinéma. Lorsque c’est réussi avec brio, on ne peut que s’agenouiller et chanter les louanges du cinéaste qui sera parvenu à un tel coup de maître! Avec un long métrage comme In The Mouth of Madness à ajouter à une filmographie qui contenait déjà des sommités du film d’épouvante telles que The Thing et Halloween, John Carpenter vient prouver qu’il est loin d’avoir volé son titre de Maître de l’Horreur!
Un grand classique.



• Dans l’Antre de la Folie (version française)


• The Ninth Gate (1999)
• Jacob’s Ladder (1990)
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