MARTYRS

2008

RÉALISATION: Pascal Laugier
SCÉNARIO: Pascal Laugier
AVEC: Morjana Alaoui, Mylène Jampanoï, Catherine Bégin, Robert Toupin, Patricia Tulasne, Juliette Gosselin

Martyrs est le tout dernier phénomène du cinéma d’horreur français. Depuis sa première au Festival de Cannes, le film de Pascal Laugier (Saint-Ange) fait énormément jaser de lui par la presse et les amateurs du genre. On le qualifie sans hésiter de film extrême repoussant les limites de la violence. L’engouement s’est ensuite poursuivi lorsque Martyrs s’est d’abord vu accorder une restriction aux moins de 18 ans dans son pays. Mais y a-t-il un scénario qui s’annonce plus classique aujourd’hui que celui d’un film qui cause autant de bruit avant sa sortie officielle pour finalement décevoir les spectateurs aux attentes devenues démesurées ?

France, début des années 70. Lucie, une petite fille de dix ans, disparue quelques mois plus tôt, est retrouvée errant sur la route. Son corps maltraité ne porte aucune trace d'agression sexuelle. Les raisons de son enlèvement restent mystérieuses. Traumatisée, mutique, elle est placée dans un hôpital où elle se lie d'amitié avec Anna, une fille de son âge. 15 ans plus tard. On sonne à la porte d'une famille ordinaire. Le père ouvre et se retrouve face à Lucie, armée d'un fusil de chasse. Persuadée d'avoir retrouvé ses bourreaux, elle tire.

À une ère où le mot « gore » paraît désormais faire partie du vocabulaire populaire, les normes en matière de violence à l’écran s’élèvent et le cinéma d’horreur semble se chercher lui-même à travers cette quête pour l’insoutenable. On sert la sauce rouge en guise de plat vedette, on oublie l’essentiel, on perd en subtilité. Le public s’ennuie maintenant des oeuvres qui parvenaient à générer en lui d’étranges sensations grâce à la force de leurs idées. À quand un film qui n’est pas simplement le clone d’un autre ? À quand une vraie surprise, un film qui nous transporte à nouveau dans une zone incertaine ? Pour plusieurs, la réponse se trouvera dans le dernier film de Pascal Laugier, Martyrs. Le synopsis mentionné plus haut se veut seulement l’introduction à Martyrs. Nombreuses étapes de cette descente en enfer suivront, mais en révéler davantage aurait sûrement pour effet d’amoindrir considérablement l’impact des images pour celui n’ayant pas visionné le film. Afin de mieux situer Martyrs toutefois, on pourrait dire qu’il consiste en un mélange des grandes tendances du cinéma d’horreur des dernières années. En effet, l’ensemble peut rappeler certains succès récents, notamment ceux issus de la vague qu’on a bêtement surnommée « torture porn ». Mais alors pourquoi au final Martyrs se démarque-t-il autant du lot ? C’est qu’on perçoit en ce film une oeuvre profonde et singulière qui ose aller jusqu’au bout de son sujet.

Pas évident de décrire l’univers de Martyrs sans entrer dans les détails. Il faut d’abord savoir que pour l’essentiel de ses deux premiers tiers, le film nous bouscule littéralement dans tous les sens. Les scènes sont absolument frénétiques et la caméra effectue une panoplie d’exploits pour se mobiliser partout à la fois. On éprouve des difficultés à suivre l’action et la violence qui se déroule sous nos yeux a de quoi nous raidir l’échine. Et pourtant, on garde l’impression que les images n’arrivent pas à rendre l’étendue de ce qui se joue dans la psyché des protagonistes. On assiste à une succession de comportements incompréhensibles au sein d’une situation dont connaît à peine le contexte. Et c’est là un point fort du scénario de Martyrs. Le récit est construit de façon à ce que le spectateur accuse un constant retard par rapport à ce qui lui est montré. Il y a toujours quelque chose qui viendra plus tard justifier ce cycle de violence dont il est témoin. Et ces justifications sont douloureuses à supporter.

Tenez-vous-le pour dit, la notion de plaisir spectatoriel durant Martyrs est à oublier. Pas de soleil sous le ciel gris de Martyrs. Il s’agit de vivre la haine, la fureur et la souffrance des personnages en demeurant à leur côté et en ne sachant plus jusqu’où cela mènera. Le cinéaste a tout prévu pour hypnotiser le public, le rendre captif de son affreuse histoire et l’atteindre droit au coeur. Le long métrage de Laugier peut secouer jusqu’à provoquer de réels malaises. Constatant que nul repère cinématographique ne viendra à son secours, le spectateur doit faire appel à sa propre réalité intérieure. De là que Martyrs nous soumet à une expérience à part entière. Plus de bouée de sauvetage, plus de distance avec l’écran. Voilà un film qui s’adresse d’abord et avant tout à l’être sensible en nous.

Spécifions tout de même que Martyrs ne se limite pas à être qu’une simple suite de scènes de torture. Il y a une unité, un véritable sujet qui maintient fermement le tout en place. Inévitablement, l’idée fondatrice derrière les horreurs de Martyrs est absolument épouvantable à concevoir. À ce jour, peu de films auront osé exposer ainsi ces passages sombres de notre histoire. Martyrs laisse entrevoir des images d’une laideur immonde, à un point tel que notre premier réflexe est de baisser les yeux devant celles-ci. L’aspect futuriste des atrocités rend d’ailleurs le propos d’autant plus actuel et inquiétant. Le film nous amène à réfléchir longtemps après son visionnement, car derrière sa brutalité se cache une dimension humaniste inattendue. On en ressort grandement bouleversé.

Martyrs bénéficie d’un casting très solide dans son ensemble. Soulignons que Morjana Alaoui et Mylène Jampanoï offrent chacune une performance exceptionnelle dans leur rôle principal. Il ne faudrait pas non plus passer sous silence les indéniables qualités esthétiques du film. La morbidité des événements présentés n’a manifestement pas freiné Laugier d’imprégner son film d’une froide poésie. À cet effet, la direction photo se révèle particulièrement impressionnante. L’environnement du film est d’une apparence aseptisée et les images possèdent une importante charge mélancolique. Le rythme instauré par le montage est définitivement maîtrisé. Laugier ponctue habilement ses longues séquences pour qu’elles atteignent au final un niveau de tension dramatique des plus élevé. On doit également souligner le superbe travail du désormais défunt Benoît Lestang sur les maquillages et les effets spéciaux. Le résultat frappe par son réalisme, surtout compte tenu la nature des sévices infligés. Lestang établit sans contredit un nouveau sommet en la matière. Rajoutons enfin à cette longue liste de réussites la conception sonore et l’hallucinante musique des frères Cortés. Celle-ci nous rappelle l’inventivité dont faisait preuve le groupe Goblin sur leurs meilleures compositions.

Martyrs est l’exemple d’un film fait sans compromis. Tout en se tenant en marge des conventions du genre, Pascal Laugier a créé un film d’horreur authentique, et surtout, vraiment dérangeant. Il était temps qu’un coup de masse ébranle le monde du cinéma d’horreur. Souhaitons que cette vibration provoque des réactions. En attendant la suite, Martyrs pourrait certainement être reconnu comme le film d’horreur le plus marquant des années 2000.

  • Maxime Duguay

  • The Brood (1979)
    À L'Intérieur (2007)

     

     
     


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