RUBBER

2010

RÉALISATION: Quentin Dupieux SCÉNARIO: Quentin Dupieux
AVEC: Stephen Spinella, Jack Plotnick, Wings Hauser, Roxane Mesquida et Remy Thorne

This movie is an homage to the « No reason ».

C’est sur cette idée inspirante qu’est lancé le Rubber de Quentin Dupieux. Le film relate les aventures d’un protagoniste tout à fait hors de l’ordinaire : un pneu doté de facultés télékinésiques. Robert le pneu, donc, s’éveille dans une décharge et découvre lentement les joies de l’existence. Il roule à fière allure dans le désert et met à profit ses dons mentaux extraordinaires pour faire… Exploser des lièvres! Malheureusement, Robert sera aussi exposé aux affres de la vie : le mépris des êtres humains pour ceux de sa race, l’amour à sens unique et, surtout, la traque inlassable des policiers après qu’il se soit amusé à faire éclater quelques crânes humains! Tout cela sous l’œil attentif des spectateurs, des gens debout au beau milieu du désert depuis des jours et qui comptent bien recevoir un divertissement de qualité!

Le concept loufoque de Rubber aurait clairement pu être son handicap le plus probant. Certes, Robert est un pneu très sympathique (si on le compare à la moyenne de ses congénères) et il parvient à développer une relation avec le spectateur, bien qu’un p(n)eu ambigüe. Mais peut-on réellement faire tenir tout un film sur une telle prémisse? Sur un morceau de caoutchouc qui rend le plus bel hommage au Scanners de David Cronenberg en proposant une succession de boîtes crâniennes explosant comme des pastèques? Heureusement pour nous, Rubber ne tente même pas le coup.

Car la trame du film n’est en fait qu’une grosse excuse, une manière de générer l’une des mises en abymes les plus intelligentes qu’il m’ait été donné de voir dans le domaine du cinéma. Pour cela, Rubber est excessivement expérimental car il ne cesse d’entrelacer sa loufoque histoire principale à un univers dans lequel les aspects fictionnels et factices de l’œuvre forment un tout. Présents à l’intérieur du film, les « spectateurs » commentent l’action principale (y participeront même) et ce sont ces interactions qui font de Rubber un film beaucoup plus complexe et brillant au visionnement que ce que l’on aurait pu croire avec une simple vue de façade. La critique du domaine cinématographique est là et elle s’exemplifie dans plusieurs scènes absolument hilarantes bardées d’un aspect je-m’en-foutiste très assumé. Bien qu’il soit assez cliché pour un critique de faire appel à ce fait dans un texte, Rubber ne serait clairement pas répudié par David Lynch. Difficile d’en parler sans brûler votre bon plaisir face à ce qui est de bout en bout une surprise de taille, mais je peux cependant vous affirmer que le scénario de ce film est brillant et souvent très drôle.

Rubber semble quasiment être un import du dadaïsme, ce courant artistique allemand très actif au début du siècle dernier, dans le septième art contemporain. Le dadaïsme remettait en question la nature de l’Art ainsi que les modes de production employés à l’époque par les artistes. Rubber fait approximativement la même chose pour le médium du cinéma. Aussi reconnu dans le domaine musical sous le nom d’artiste de Mr. Oizo, Quentin Dupieux livre ici un exercice de style très intéressant dans lequel l’histoire de fond, celle du pneu tueur, est surtout là pour être pervertie de toutes les manières possibles dans cette mise en abyme assumée qui observe de plus le mantra du « no reason » évoqué dès le départ. Dada doit sourire depuis sa tombe, c’est moi qui vous le dis.

Un autre des aspects intéressants du projet est l’abord très minimaliste. Rubber a été entièrement filmé avec un appareil photo numérique, le Canon EOS 5D. Si la résolution m’a parfois semblé un brin étrange, l’image est de son côté profondément belle. Je ne crois pas que cette manière de filmer en soit à sa dernière utilisation. Accompagné d’une trame sonore électro signée elle aussi par Quentin Dupieux, le film est une véritable friandise technique. Aucun acteur de ce projet n’a véritablement de primauté sur les autres (tous se font voler la palme par notre Robert), mais les incarnations de Jack Plotnick, Wings Hauser et Stephen Spinella sont particulièrement maîtrisées et appréciables.

En conclusion, Rubber est tout ce que vous n’attendez pas de Rubber. Ce pourquoi cette critique reste volontairement dans le vague. C’est un film au propos malicieux, qui devrait en faire rigoler plusieurs parmi vous (si plusieurs lisent cette critique). Le film n’a rien de conventionnel et ne suscitera probablement pas la même adhérence (lol, une joke d’adhérence sur le sujet de Rubber) chez tout le monde, mais on peut au moins garantir qu’une certaine proportion de gens seront positivement marqués. Et ça, c’est un très bon départ.

Le cinéma de genre français est foisonnant par chez nous depuis le début de 2011, et ce n’est pas nécessairement pour le mieux. Quelque part entre La Meute, Dans ton Sommeil, Humains, Proie, Captifs, Djinns et Le Village des Ombres, Rubber émerge comme un incontournable très distinct, proposant au spectateur une expérience beaucoup plus enrichissante et, possiblement, mémorable.

À essayer!

  • Marc-Antoine Labonté

  • Scanners (1981)
    • Inland Empire (2006)

     

     
     


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