SPLICE

2010

RÉALISATION: Vincenzo Natali
SCÉNARIO: Vincenzo Natali, Antoinette Terry Bryant et Doug Taylor
AVEC: Sarah Polley, Adrien Brody, Delphine Chanéac, David Hewlett et Abigail Chu

J’ai beaucoup de respect pour Vincenzo Natali. Il s’agit d’un artiste multidisciplinaire de grand talent, qui a quitté le département des arts à la fin des années 90 pour se lancer dans la scénarisation et la réalisation. Son premier film, Cube, a été extrêmement bien reçu, accumulant succès critique et prix prestigieux. Viendront ensuite, en 2002 et 2003, les superbes Cypher et Nothing. Ce qui est intéressant avec Natali, c’est qu’il semble savamment sélectionner ses sujets, proposant au spectateur des histoires qui poussent à la réflexion. Lorsqu’il réalise un film, on sait qu’il a quelque chose à dire. Les idéaux d’une société post humaine reviennent souvent comme ses thématiques de prédilection. Il ne fait pas non plus dans l’hollywoodien, ce qui va toujours lui laisser un certain statut d’indépendant. Voici donc les bases de mon admiration. Pour Splice, sa première réalisation depuis 2003, le réalisateur aurait mis près d’une quinzaine d’années à écrire son scénario. Captivé par ce sujet tabou qu’est le clonage, il a tenté de réaliser un film qui démontre toute l’horreur qu’un groupe de scientifiques se prenant pour Dieu pourrait engendrer. Le pari est-il réussi ?

Splice suit les tribulations d’un couple de biochimistes de génie, Elsa et Clive. Ceux-ci travaillent pour un quelconque grand groupe pharmaceutique, ce qui leur offre en retour un laboratoire sophistiqué et une équipe à leurs ordres. Leurs manipulations génétiques les amèneront à concevoir des créatures qui défient toutes les lois de la nature, ce dans le but d’obtenir diverses protéines que l’on pourra ensuite mettre sur le marché. Bien entendu, le vrai intérêt de nos scientifiques réside beaucoup plus dans l’expérimentation que l’exploitation. À l’insu de leurs employeurs qui n’y consentaient pas du tout, ils introduiront l’ADN humain dans une de leurs créations. Le résultat sera Dren, créature à cheval entre une femme et autre chose. Bien entendu, on ne peut la montrer. C’est en l’élevant en secret que le couple sera confronté à plusieurs os, affrontant à la fois des craintes purement intimes et Dren, créature insouciante que le cruel statut de simple expérimentation amènera vers un extrême inattendu…

Le scénario de Vincenzo Natali est en constante mutation, un peu comme sa créature. Beaucoup d’emphase est initialement mise sur les expérimentations des personnages, dressant du même coup un portrait assez global de leurs deux caractères. Cette introduction est littéralement fascinante, tenant de la pure science-fiction. Le couple montre aussi une certaine obsession pour son travail, qui est réellement compréhensible. Ils sont en train de toucher à quelque chose qui ne l’avait jamais été jusqu’alors. Pendant un cours moment, j’ai eu l’impression d’être devant un Frankenstein postmoderne. Puis, on pousse beaucoup plus en profondeur, tandis que les protagonistes ont à élever Dren. Le revirement est total. Certaines tensions entre les deux personnages sont lentement mises à nu, mais surtout, leurs propres réactions par rapport à ce qu’ils ont crée sont surprenantes. Natali est loin de s’être contenté d’un film de Sci-Fi/Horreur. Splice est avant tout un drame humain, qui met à rude épreuve son couple principal. Les questionnements sont multiples et variés, et je crois qu’un spectateur moindrement intéressé aux thématiques abordés sortira de la salle de cinéma avec matière à réflexion.

En effet, l’aspect éthique de Splice amène un côté très contemporain à l’œuvre, ce qui est à mon avis plus qu’intéressant. En plus du débat classique sur la création totalement artificielle d’un gène humain, on peut percevoir certaines idées différentes ici. Par exemple, la place importante que prend lentement l’organisme. Il est à la fois un enfant et autre chose. Le personnage de Sarah Polley le prend rapidement trop à cœur, illustrant certains complexes. Dren ressent aussi des émotions, au-delà de sa nature dangereuse. À ce point, s’en débarrasser n’est plus une option aussi simple. Ce qui a évoqué le plus de malaise, j’ose le croire, est de nature purement sexuelle. Questionnement éthique, de nouveau. Le rapport créateur/créature évoque un certain inceste indéfinissable. J’ai adoré l’idée. Je ne crois pas qu’on avait poussé le concept du clonage jusqu’à un tel point. Il est donc intéressant d’y remédier !

On peut aussi caractériser le scénario de Splice par sa forte ambiance intimiste. Il n’y a que six vrais acteurs dans tout le film, dont la moitié est secondaire ! Beaucoup de poids pèse sur le couple que forment Adrien Brody (The Pianist, GialloDawn of the Dead '04). Je dois tout de suite avouer que j’ai été légèrement freiné par leurs deux prestations. Ils invoquent deux mentalités extrêmement contraires, et j’ai trouvé leurs manières d’agir un peu grosses à mi-parcours. Les changements qui les animent n’en demeurent pas moins extrêmement intéressants. Une évolution des mentalités parallèle à celle de l’humanité. Pour ce qui est de Dren, je trouve que Delphine Chanéac a fait un excellent travail, transmettant plusieurs émotions distinctes. Elle rappellera de beaucoup cet être malheureux que fût la créature du docteur Frankenstein.

Outre cela, la réalisation de Natali est de premier ordre. Il livre plusieurs plans imaginatifs, sait se servir d’un montage minutieux lorsque besoin s’en fait sentir… Son film est très cadencé. La photographie de Splice est aussi d’une grande qualité. Et on peut considérer la trame sonore avec beaucoup d’amour. Le thème est très intéressant. Dans cette production qui garde des proportions modestes, les effets spéciaux ne sont pas énormément présents. Ils se limitent au personnage de Dren (une réussite technique) et aux autres créatures que concevront nos deux compères.

Si Splice tient beaucoup de la science-fiction, le concept de Natali détient tout de même une certaine part horrifique. On aurait pu croire que la créature allait s’investir dans quelques boucheries monumentales, mais c’est loin d’être le cas. En fait, une grande part de l’horreur de la situation réside dans son contexte. La différence, le danger qu’une créature artificielle fasse main-basse sur notre monde… Bien entendu, Natali n’oublie pas d’offrir quelques séquences plus graphiques à son fidèle spectateur. La lutte entre Ginger et Fred est une future séquence d’anthologie ! Le dernier droit prend aussi un aspect plus intense, se déroulant au beau milieu d’une forêt glauque, et en plein milieu de la nuit ! Puisque j’en suis rendu là, la toute fin, qui n’est pas mauvaise, laisse tout de même un léger arrière-goût d’amertume. Elle appuie le message de Natali et c’est très bien, mais j’ai trouvé la note un peu forcée.

Avec Splice, Vincenzo Natali est venu me prouver que dans son cas, l’échec n’est pas envisageable. De nouveau, il livre un gros morceau de cinéma. Sa vision d’un univers post humaniste est pourtant terriblement humaine, illustrant les failles d’un avenir que plusieurs anticipent. La dimension morale est appuyée par le jeu d’excellents acteurs, une réalisation parfaite en tous points ainsi que la fascination que nous éprouvons tous pour les créatures, erreurs ou non, qui sortent tout droit de son esprit. Avec son approche dramatique, Splice jouait dans mes cordes. Est-ce que ce sera votre cas ? Mais surtout, ce film aurait des chances de passer à l’histoire parce qu’il ose quelque chose, qu’il dénonce et critique un phénomène actuel. Dans une ère aseptisée comme celle que nous vivons, les traits de génie dans ce genre n’en sont souvent que plus marqués.

  • Marc-Antoine Labonté

  • • Nouvelle Espèce (Version française)

     

    Frankenstein (1931)
    • Species (1995)

     

     
     


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