TENEBRE

1982

RÉALISATION: Dario Argento
SCÉNARIO: Dario Argento
AVEC: Anthony Franciosa, Daria Nicolodi, Giuliano Gemma, Christian Borromeo et John Saxon

“The impulse had become irresistible. There was only one answer to the fury that tortured him. And so he committed his first act of murder. He had broken the most deep rooted taboo and found not guilt or fear, but freedom. Every humiliation which stood in his way could be swept aside by this simple act of annihilation: Murder.”

Après les sorties successives des deux premiers volets de la trilogie des Trois Mères (Suspiria, Inferno), Dario Argento retourne à ses racines gialli avec Tenebre. Le cinéaste obtient l'idée maîtresse de son scénario après avoir connu une expérience embarrassante avec un admirateur anonyme. Alors qu’il séjourne à Los Angeles, Argento reçoit l’appel d’un inconnu. Sympathique lors de la première conversation, l’homme rappelle le lendemain et fait un drôle d'aveu au cinéaste. Suspiria (1977) a eu un grand impact émotionnel sur lui et il veut rencontrer Argento en personne pour savoir si le réalisateur a éprouvé la même sensation que lui en créant le film. Argento flaire le danger, mais l'admirateur rappelle constamment pour lui confier d'horribles secrets. Après un certain temps, le fanatique profère des menaces de mort envers le cinéaste italien. Dans une entrevue pour L'Écran fantastique, Argento avoue : « [Cette expérience] m'a amené à réaliser mon film sans doute le plus dur, peut-être pour donner une certaine forme d'avertissement au public ou à moi-même. » Mais Tenebre est également l’occasion pour Argento de régler ses comptes une fois pour toutes avec la critique et la censure qui l’écorchent depuis le début de sa carrière. Le résultat est absolument fascinant.

Peter Neal, un écrivain américain, se rend à Rome pour faire la promotion de son dernier roman policier (un giallo) intitulé Tenebrae. Arrivé sur les lieux, Neal est pris au centre d'une controverse. Dans la ville, un tueur sadique sévit sur des femmes en s'inspirant visiblement de son dernier livre. L’écrivain est pointé du doigt par tout le monde et essaie tant bien que mal de nier sa part de responsabilité dans l’affaire. Et pour couronner le tout, Neal se voit lui-même menacé par son admirateur. Alors que les meurtres s'accumulent davantage, Neal, avec l'aide de l'inspecteur Giermani, de son agent et de son assistante, tentera de démasquer l'assassin avant qu'il ne soit trop tard.

Tenebre possède sûrement le scénario le plus complexe et le plus intéressant de la filmographie d’Argento. Il s’agit d’une œuvre grandement habitée par sa dimension autoréflexive et autobiographique. À même son long métrage, Argento questionne son cinéma, affiche ses influences et tient le rôle de juge envers ses détracteurs. Tenebre est un giallo rempli de paradoxes qui use de sa transparence pour mieux berner le spectateur. La profondeur de son intrigue demeure insondable, et ce, même après plusieurs visionnements. Coup sur coup, Argento s’amuse à déjouer ses personnages et le public, laissant alors planer une ironie palpable au-dessus de son film. En ce sens, les conversations entre l’inspecteur Giermani et Peter Neal sont particulièrement savoureuses. La problématique de l’interprétation se situe au cœur de Tenebre. Il entretient ainsi un rapport étroit avec The Bird With Crystal Plumage et Deep Red qui abordaient déjà partiellement ce thème.

L’univers de Tenebre en est un de la maîtrise des apparences. D’où la quantité de personnages stéréotypés qui peuplent le film : femme fatale, lesbienne suave, féministe, macho, clochard pervers… Une froideur émane des relations entre les individus et un climat hostile règne sur la ville. Le réalisateur voulait fournir à son film une allure futuriste et transformer Rome en un endroit pratiquement méconnaissable. L'architecture des lieux et les décors de Tenebre sont modernes et impersonnels. La photographie du film est d'ailleurs en continuité avec cette idée. Argento et son directeur photo Luciano Tovoli (Suspiria) se sont inspirés des téléséries américaines telles que Columbo pour élaborer leur travail sur la lumière. Le blanc domine, l'image parait délavée, le soleil et les éclairages au néon sont puissants. Ce parti pris esthétique est évidemment un moyen détourné pour Argento de transgresser les règles inhérentes au petit écran. Admettons aussi que les jets d’hémoglobine ne passent pas très inaperçus dans cet environnement blanchâtre... À la réalisation, Argento excelle et signe un de ses films les plus stylisés. Tenebre contient des moments de pure virtuosité de la part du maître italien. Les plans subjectifs du point de vue du tueur surprennent à tous moments, les cadrages sont étouffants, les mouvements de caméra et le montage hypnotisent. Argento sait exactement comment faire grimper la tension et connaît le moment opportun pour faire surgir l'assassin. Le film comporte une succession de scènes dignes d’une anthologie et est construit à la façon d'un ultime crescendo. L’ensemble culmine lors d’une finale sous une pluie torrentielle. Sublime.

Si Dario Argento a pu être accusé de misogynie tout au long de sa carrière, ce n'est certainement pas avec Tenebre qu'il s'est fait excusé. Les victimes du meurtrier sont tuées sadiquement et sont à peu près toutes de jolies femmes « déviantes » ou « immorales ». Un film excessivement audacieux et provocateur donc, car à même celui-ci, Argento anticipe et critique déjà les réactions que son film suscitera. Assurément le film le plus brutal du réalisateur, jamais violence et érotisme n’auront été liés de la sorte à l’écran. Les scènes de meurtres de Tenebre n’ont tout simplement aucun équivalent cinématographique. Argento mijotait la recette depuis longtemps, il procède ici à un véritable test sur ses limites. La caméra semble réglée sur la pulsion meurtrière de l’assassin. Elle scrute sa proie au loin et s’agite lorsqu’elle croit enfin pouvoir y goûter. On frôle carrément l’hallucination. Il faut aussi mentionner que le long métrage profite d’une bande sonore hors pair de la part du groupe Goblin. Celle-ci consiste en un mélange franchement original entre rock progressif et expérimentations au synthétiseur. Ici comme dans la majorité des films d'Argento, la musique paraît indissociable des visées esthétiques de Tenebre. Enfin, un casting très solide agrémente le film. Anthony Franciosa, notamment, s’avère excellent dans le rôle de Peter Neal. On croirait aussi que Ania Pieroni, la voleuse aguicheuse, a été créée pour jouer ce rôle de la première victime.

Il ne serait pas faux de voir en Tenebre une forme d’aboutissement du giallo, sous-genre pratiquement éteint depuis la fin des années 70. Un film d’une classe totalement à part qui marque également l’un des sommets dans la carrière d’Argento. Intelligent, inquiétant et d’une beauté sans nom. Un incitatif au meurtre, ou presque…

  • Maxime Duguay

  • Tenebrae (titre original/Italie)
  • Ténèbres (version française)
  • Unsane (version anglaise/USA)

  • White of the Eye (1987)
  • Opera (1987)